15

— Amon-Psaro ne devrait pas poser le pied dans cette citadelle, dit Bak comme si le fait de formuler cette idée la rendait réalisable. Il y a trop de terrasses, trop de maisons inoccupées et d’édifices en ruine à surveiller.

De l’escalier à ciel ouvert qui reliait la résidence du commandant aux remparts, il contemplait sombrement la ville basse, déployée en une géométrie disparate de toitures blanches, d’étroites ruelles écrasées par le soleil et de courettes ombragées. Plusieurs groupes de bâtiments donnaient l’impression qu’une souris géante avait grignoté de gros morceaux de brique crue et de plâtre, laissant çà et là un pan de mur brisé ou effondré. Sous la chaleur irradiant du toit plat en contrebas, la sueur de Bak s’évaporait à peine les gouttes formées. Des remugles rappelant les profondeurs aquatiques montaient d’une maison toute proche, où la pêche matinale du voisin était étalée afin de sécher.

Au pied de l’escalier avec Ouaser, Imsiba et Nebseni, Kenamon abritait ses yeux de sa main en visière et examinait la haute muraille dominant le temple d’Hathor, où la petite silhouette d’une sentinelle parcourait les remparts. Il remarqua, d’un ton rendu plaintif par l’appréhension :

— Ces chemins de ronde semblent le lieu idéal pour décocher une volée de flèches.

— Seuls des hommes dignes de toute confiance patrouilleront sur les murailles, affirma Ouaser d’un air déterminé. La menace ne viendra pas de là, je te le garantis.

Bak descendit les marches abruptes pour rejoindre le groupe sur le toit et dit à Nebseni :

— Il serait judicieux de poster quelques archers là-haut. Des hommes aux bras vigoureux, dont le tir porte loin, et auxquels tu confierais ta vie.

Le jeune officier rougit, pas encore accoutumé au soudain revirement dans ses rapports avec Bak.

— J’ai justement les hommes qu’il nous faut : vingt archers et un sergent fraîchement arrivés du lointain pays de Naharin. Sois sûr qu’ils ne nourrissent aucun grief contre le roi kouchite.

— Parfait.

Bak s’approcha du rebord. En bas, une chatte au pelage gris rayé, étendue à l’ombre d’un porche, léchait cinq chatons ébouriffés pas encore assez vieux pour y voir. Le policier et les autres officiers étaient convenus d’une précaution qui en rendrait beaucoup d’autres superflues, cependant il leur fallait le consentement de Kenamon pour enfreindre une convention religieuse. Ils tournaient autour du pot depuis qu’ils s’étaient réunis dans le bureau de Ouaser, et Bak n’était toujours pas sûr du meilleur moyen d’aborder la question.

— Je doute que le prince coure un danger, dit-il à Imsiba, mais tes hommes et toi devrez le garder avec une vigilance sans faille.

— Nous resterons aux côtés de l’enfant jour et nuit, mon ami. Il ne sera jamais seul.

— C’est pour Amon-Psaro que je m’inquiète, grommela Ouaser, en s’abstenant de regarder Kenamon. Bien que nous ayons pris mille précautions, notre sécurité présente quelques faiblesses.

— C’est inévitable, à moins que…

Nebseni n’alla pas plus loin et jeta un coup d’œil vers Bak, le laissant assumer ce fardeau. Le policier ne pouvait tergiverser plus longtemps.

— Amon-Psaro sera en sûreté sur l’île. Là-bas, nous n’aurons aucun motif de préoccupation. Le maillon faible dans notre chaîne défensive – et, crois-moi, mon oncle, il est extrêmement fragile –, c’est la traversée du fleuve et le trajet dans la ville jusqu’au temple. Chaque jour à l’aller et au retour, aussi longtemps que le prince sera malade, la vie du roi sera en péril.

— Qu’attends-tu de moi ?

À l’expression résolue du vieillard, à ses mâchoires serrées, Bak sut qu’il avait déjà deviné ce que voulaient les officiers. Il soumit sa requête d’une voix vibrante de conviction :

— Nous permets-tu de bâtir une châsse sur l’île pour y héberger Amon ? Je te conjure d’accepter, mon oncle. Ainsi le roi et son fils resteront réunis jour et nuit, sans qu’aucune menace ne pèse sur eux, sans qu’il soit besoin de traverser deux fois par jour des rues difficiles, voire impossibles à contrôler.

Gravement, le vieux prêtre secoua la tête. Mais au lieu d’opposer un refus immédiat, il se mit à faire les cent pas sur le toit, les mains derrière le dos, la tête courbée par la réflexion.

Un grondement hargneux résonna dans la rue. Bak aperçut un matou au poil roux qui rampait vers la chatte rayée et ses petits sans défense. Elle l’affronta, le dos arqué et la queue hérissée, se dressant entre lui et sa progéniture. Le matou, nullement impressionné, continuait d’avancer en fouettant l’air de sa queue, bien décidé à s’emparer d’un des minuscules chatons aveugles. Bak ramassa le premier projectile qu’il trouva sous sa main, une pierre allongée, et le lança sur le mur au-dessus de la tête du chat. Celui-ci sursauta, se retourna d’un même élan et détala.

Kenamon, sombre et triste, tapota l’épaule de Bak comme il eût fait avec son chiot favori.

— Je regrette, mon fils. Le seigneur Amon doit rester dans la demeure d’Hathor.

« Pourquoi ? aurait voulu protester Bak. Une châsse n’est-elle plus assez bonne pour lui, maintenant qu’il est un dieu grand et puissant ? »

— Nous emploierons le meilleur charpentier d’Iken pour la construire, et l’orfèvre le plus talentueux pour la recouvrir d’or. Amon y sera en sûreté, à l’abri des hommes, des bêtes et des éléments. Il s’y sentira même plus à l’aise, car il disposera de toute la forteresse, au lieu de partager une petite pièce dans un temple avec une autre divinité.

Kenamon lui adressa un sourire affectueux.

— Tes paroles sont d’or, mon garçon, mais le premier prophète lui-même a déclaré que le dieu doit résider en compagnie d’Hathor.

Étouffant un juron entre ses dents, Bak regarda les autres officiers et Imsiba. Ouaser paraissait abattu, le Medjai et Nebseni étaient visiblement à court d’argument. Bak s’agenouilla au bord du toit et fixa la rue, s’accordant le temps de réfléchir. Il existait forcément un moyen de contourner l’interdit. Il remarqua soudain que les chatons étaient seuls, et qu’il n’en restait que trois. Où était passée la mère ? Le matou était-il revenu entretemps pour dérober les deux autres petits ?

Toute règle pouvait être brisée, il suffisait simplement de trouver un moyen pour que personne n’encoure de blâme.

La chatte émergea de l’intérieur de la maison, souleva un chaton par la peau du cou et retourna dans l’ombre. Elle transférait toute sa portée en lieu sûr.

Un large sourire s’épanouit sur le visage de Bak, qui offrit une prière silencieuse de remerciement à Bastet, la déesse-chat.

— Et si nous construisions également sur l’île une châsse pour Hathor ?

Il ramassa une autre pierre et jeta de fréquents coups d’œil dans la ruelle pour s’assurer que le matou ne revenait pas furtivement voler une proie innocente.

— Ce serait une nouvelle demeure, bien que de proportions modestes. Accepterais-tu, alors, d’y installer Amon ?

Imsiba et les officiers, s’efforçant de ne pas s’esclaffer d’une idée si impudente, fixèrent Kenamon en souhaitant de toutes leurs forces qu’il accède à cette requête. Le prêtre, ses lèvres frémissantes contenant mal son hilarité, vint lui aussi regarder dans la ruelle. La chatte sortit de la maison et emporta un autre petit. Cette fois, Kenamon éclata de rire.

— Pas même le premier prophète ne pourrait le refuser, devant une intervention si providentielle de Bastet.

 

Pachenouro leva les yeux au ciel et soupira :

— D’abord, tu nous accordes un jour de plus, si bien qu’on ralentit la cadence, et maintenant tu nous demandes de bâtir une châsse. Ce travail finira-t-il un jour ?

Bak rit devant son expression de chien battu.

— Tu devrais, comme moi, te réjouir que nous soyons tirés d’affaire si aisément. Une fois que cette forteresse sera habitable et qu’Amon-Psaro résidera avec le dieu, nous n’aurons pratiquement plus à nous inquiéter de sa sécurité.

— Nous devrons travailler bien avant dans la nuit, je le crains.

Bak, dégrisé, prit conscience de l’immense responsabilité qu’il avait imposée à Pachenouro.

— En ce moment même, Ouaser expose à un charpentier et à un orfèvre la tâche qu’ils auront à accomplir. Minnakht cherche les plus beaux bois de la ville et Nebseni pille le trésor pour se procurer de l’or. Tout ce que tu as à faire, c’est trouver un terrain plat et solide dans le coin le plus abrité de cette forteresse, pour y poser les fondations.

Leurs yeux se tournèrent machinalement vers le mur nord, enfin réparé. Ce côté était le moins exposé à la brise.

Ayant décidé du meilleur emplacement pour la châsse, ils firent le tour des murailles afin d’examiner les travaux accomplis et d’évaluer l’effort restant à fournir. Le sol avait été nettoyé d’un bout à l’autre et débarrassé des détritus. Une demi-douzaine de soldats l’aplanissaient et en comblaient les trous. Deux d’entre leurs compagnons taillaient les buissons et élaguaient les branches trop basses. Tous les autres, sauf le cuisinier et ses marmitons, se concentraient sur le long mur occidental, juchés sur des échafaudages, suspendus à des cordes, perchés sur des échelles. Ils riaient et plaisantaient, s’interpellaient avec gouaille, sans oublier Pachenouro et Bak. C’étaient des hommes qui savouraient un travail touchant à son terme, dont ils pourraient être fiers et qu’ils n’auraient jamais à répéter.

Bak était enchanté d’eux et de leurs efforts, et ne se priva pas de leur en faire louange. Quant à Pachenouro, il se promit de plaider sa cause auprès du commandant Thouti dès leur retour à Bouhen, afin que le Medjai soit promu au grade de sergent.

 

— J’ai pensé que tu devais être un des premiers à l’apprendre, annonça Bak, rayonnant de satisfaction, en levant sa coupe devant Inyotef. Toi qui étais chargé de transporter Amon-Psaro chaque jour sur le fleuve, tu aurais été contraint de rester à sa disposition pendant tout son séjour à Iken.

Un cri rauque explosa parmi le cercle de marins et de soldats assis par terre dans la maison de bière de Sennoufer, et de nouveaux paris relancèrent la partie d’osselets. Des rires montèrent en vague au sein du groupe. Quelqu’un martela des poings un rythme précipité sur un tabouret de bois. Une femme gloussa de rire derrière le lourd rideau qui masquait la porte de la salle de brassage.

Inyotef lança vers les parieurs un regard distrait.

— Il semble que je te doive une autre cruche de bière.

Bak souleva sa jarre avec force éclaboussures et en jugea le contenu insuffisant. Il la brandit très haut et fit signe à Sennoufer d’en apporter encore.

— Réunir le dieu et le roi en un seul lieu sera plus pratique pour tout le monde, et plus sûr.

— Je n’aurais pas cru que la sécurité serait un élément déterminant, ici, à Iken. Le seul endroit de tout Ouaouat où il y ait moins, à craindre, c’est Bouhen.

Bak regretta de ne pouvoir révéler à son ami la menace qui planait sur Amon-Psaro, mais il lui fallait d’abord le laver de tout soupçon.

— N’as-tu pas appris qu’un enfant a été égorgé au marché ? Je n’ose songer aux conséquences, si Amon-Psaro ou un membre de son entourage connaissait un destin semblable.

— Oui, j’ai entendu parler de ce garçon, convint Inyotef, avec un long soupir de pitié. C’est terrible qu’un être aussi jeune perde la vie. C’était le petit serviteur de Pouemrê, à ce qu’on m’a dit.

Bak sentit là plus une question qu’une simple constatation, cependant il n’avait pas entraîné Inyotef à la maison de bière pour divulguer ses informations.

— Raconte-moi ce que tu sais de Senou.

Un homme ivre, cachant sa nudité sous un pagne crasseux roulé en boule, écarta le rideau et sortit en titubant de la salle de brassage. Sur ses talons, une jeune femme rajustait sa robe chiffonnée sur son volumineux postérieur. Le couple traversa la pièce et passa la porte en vacillant, sous les quolibets des joueurs, qui hurlaient de rire en se tapant la cuisse.

— Ton choix des lieux de plaisirs n’engendre pas la morosité, s’esclaffa Inyotef. Toutefois, l’honnêteté m’oblige à te dire qu’il est loin d’être raffiné.

— Comme tu me le faisais remarquer hier, je ne suis qu’un policier, riposta Bak en souriant.

Le pilote l’observa par-dessus le bord de sa coupe comme s’il le soupçonnait de vouloir le piquer au vif, puis il écarta cette idée d’un haussement d’épaules et but quelques gorgées de bière.

— Si tu crois que Senou a tué Pouemrê, mon jeune ami, réfléchis à deux fois. C’est un brave homme et un valeureux soldat. Face à l’ennemi, il n’y a personne que je préférerais avoir à mes côtés.

Bak déplaça son tabouret afin de mieux distinguer les traits de son compagnon dans la pénombre.

— Voilà qui n’est certes pas un mince compliment. Le connais-tu aussi bien en privé ?

Les osselets roulèrent sur le sol. Un parieur poussa un cri de joie tandis que ses compagnons maugréaient. Inyotef pinça les lèvres avec réprobation, sans qu’il apparaisse clairement si c’était à cause de cette interruption ou de la question.

— Senou a épousé une femme du désert. Il a engendré des enfants qui ne connaissent pas d’autre horizon qu’Iken et le Ventre de Pierres. Il est même devenu propriétaire d’une des îles les plus vastes et les plus fertiles, où il cultive le sol comme un indigène, dit Inyotef avec un petit rire narquois. Notre conversation se borne à nos missions respectives, et je n’ai pas la prétention de le connaître.

Dans la voix du pilote, Bak décela l’amertume et l’envie – des traits de caractère qui le mirent mal à l’aise.

— Comme chacun d’entre vous, il a admis de lui-même qu’il haïssait Pouemrê. Et à bon droit, il me semble.

— Son foyer est toute sa vie. Le métier des armes n’est pour lui qu’un moyen de poser du pain sur la table. S’il ne s’était pas tant préoccupé de sa famille, il aurait bien vu que Pouemrê convoitait sa compagnie de lanciers, et il aurait pris les devants.

D’après ce que Bak savait de Pouemrê, il doutait qu’aucune mesure de défense l’ait arrêté longtemps.

— Senou ne dissimule pas qu’il déteste ses fonctions d’officier de guet. Est-il également mécontent du cours de sa vie, de sa carrière ?

— Je le respecte, dit Inyotef avec circonspection, et dans les limites que j’ai indiquées, je l’apprécie. Il n’est pas homme à tuer par traîtrise.

Bak sentait déjà venir le « mais ».

— Mais, poursuivit Inyotef, comme chacun d’entre nous, Senou a été la victime de dieux capricieux, en particulier dans ses jeunes années.

— La chance succède à la malchance aussi sûrement que le jour vient après la nuit, répondit Bak, énonçant une platitude qu’une de ses vieilles tantes se plaisait à répéter – une banalité qu’il exécrait mais qu’il trouvait parfois utile. Cependant, tu parles de Senou comme d’une victime, ce qui dément la promesse de la bonne fortune.

— S’il a gagné une mouche d’or, la joie qui va de pair avec cette récompense fut de courte durée.

Bak scruta son ami, les yeux plissés.

— Parle sans détour et sans allusion, Inyotef. Ne me lâche pas quelques bribes de vérité tels des os à un chien.

— Cela s’est passé jadis, pendant notre guerre contre Kouch. Il était sergent, nouvellement promu et inexpérimenté.

Inyotef fixa le contenu de sa coupe comme s’il répugnait à continuer, faisant tourner sa bière à l’intérieur dans un mouvement qui ramenait la lie à la surface.

— Il… il a enfreint les ordres. Il a enjoint à son unité de charger contre l’armée kouchite. La plupart de ses hommes ont péri, mais ils ont contenu l’ennemi assez longtemps pour que des troupes fraîches et supérieures en nombre viennent à la rescousse et remportent la bataille. Sa bravoure lui a valu une mouche d’or, conclut Inyotef avec un sourire triste. Mais son insoumission a mis un terme à une carrière prometteuse. Comprends-tu, à présent, qu’il soit aigri ?

L’histoire concordait avec le propre récit de Senou, mais elle le présentait sous un jour différent qui faisait de lui une tête brûlée, un danger pour ses troupes. Bak avait en effet perçu de l’amertume dans la voix de Senou, mais, sur le coup, il avait cru ce sentiment plus digne, motivé par la perte de tant de vies plutôt que par une ambition brisée. La vérité résidait sans doute entre ces deux extrêmes. Quant à savoir si Senou avait eu une raison de tuer Amon-Psaro, Bak ne se sentait pas plus avancé.

 

— Quand as-tu rendez-vous avec Houy ? s’enquit Inyotef.

— En milieu d’après-midi.

Bak leva la tête pour estimer l’heure. Le soleil, un globe d’or magnifié par la brume jaune, venait de dépasser son zénith, ce qui laissait au lieutenant plus d’une heure pour faire transporter par Minnakht et ses hommes un ultime chargement de briques usagées vers l’île. Il ajouta en riant :

— Ouaser lui a annoncé ce matin que la rénovation est presque terminée. Il souhaite voir ce miracle de ses propres yeux.

— J’aurais aimé vous accompagner, mais vous partez trop tard pour que j’en aie le temps.

Bak et le pilote quittèrent le sentier pour bifurquer vers la berge, à quelques pas du quai nord. Tout près d’eux était amarré un lourd vaisseau de chargement, dont la large coque s’enfonçait dans l’eau.

— Tu remontes le navire de céréales à Askout ? interrogea Bak.

Askout était un autre fort, situé sur une île à mi-chemin entre Iken et Semneh.

— Pas avant un ou deux jours. Le capitaine et son équipage désirent voir l’entrée d’Amon-Psaro dans la cité. Je ne les en blâme pas ! Avec sa suite nombreuse et colorée qui se déploie à travers le désert, cette procession aurait de quoi mortifier Amon lui-même.

Bak se félicita que Kenamon ne pût entendre que le dieu soutenait si mal la comparaison avec un roi tribal de la misérable Kouch. Il s’agenouilla au bord de l’eau pour se rafraîchir le visage, le torse et les épaules. Ce n’était pas la baignade qu’il avait espérée, mais il lui faudrait s’en contenter.

— Puisque tu n’as pas de navire à piloter, quelle affaire importante t’empêche de venir avec nous ?

Inyotef quitta ses sandales et entra dans l’eau jusqu’aux genoux.

— Je souhaite observer les rapides en aval. D’après le niveau de la crue, je saurai quand l’eau couvrira les rochers à une profondeur qui permette la navigation.

Hochant la tête pour montrer qu’il comprenait, Bak se leva.

— À demain matin, donc. Je doute qu’Amon-Psaro arrive avant midi. Tu auras tout le loisir d’inspecter ton matériel avant qu’on fasse appel à tes talents.

— J’attends cet instant avec impatience.

 

— Le porc !

Pris de fureur, Bak examinait sa barque, tirée à sec sur le revêtement de pierre à mi-chemin entre les deux quais. Le petit esquif était couché sur le flanc, l’intérieur humide renfermant par endroits des flaques d’eau, qui s’étaient infiltrées par une fente irrégulière dans la proue.

— Quelqu’un y a donné un coup de hache ! Qui ? Et pourquoi ?

— Sûrement pas pour nous empêcher de nous fendre sur l’île ! répondit Houy. Ce serait ridicule ! Nous disposons de bien d’autres moyens d’y accéder.

Sur la pente au-dessus d’eux, une dizaine de curieux discutaient ensemble et proposaient des hypothèses invraisemblables sur l’identité du coupable. Un lancier de garde dans le port les tenait à distance pendant que son camarade, penché sur la proue, paraissait aussi perplexe que Bak et Houy.

— Tu n’as vu personne ? demanda Bak au marin qui avait récupéré la barque.

— Mais non.

Le petit homme musclé, vêtu d’un pagne lombaire mal ajusté, gratta son crâne hirsute.

— J’étais assis tout seul sur la barge, à l’ombre du gaillard d’avant. Je pêchais en somnolant par intermittence. C’était agréable, là-bas, il y avait une brise légère qui rendait cette chaleur supportable. Peut-être que j’ai entendu quelque chose, un bruit qui m’a réveillé. Je ne sais pas. Quand j’ai remarqué ta barque déjà à moitié submergée, j’ai braillé comme un bœuf pris dans des sables mouvants. Les autres sont arrivés en courant.

Il indiqua les deux cultivateurs qui s’étaient précipités pour lui prêter main-forte.

— Nous avons plongé et, à nous trois, nous avons pu la sortir juste à temps.

— Quand je tiendrai celui qui a fait ça…

Le ton menaçant de Bak laissa imaginer à ceux qui l’entouraient toutes sortes de châtiments bien mérités.

Houy s’accroupit à côté du lancier et palpa l’entaille.

— Je connais un charpentier qui a construit plusieurs bateaux et qui devrait savoir la réparer, mais pas avant la tombée de la nuit.

— Envoie-le chercher.

Après un hochement de tête aussi sec que le ton de Bak, Houy remonta la pente. Il chuchota quelques mots au lancier, qui dispersa les badauds en aboyant un ordre, brandissant sa lance et son bouclier pour mieux les convaincre. Dès que les derniers traînards furent hors de vue, il s’éloigna au pas de course pour exécuter sa mission.

Debout les poings sur les hanches, Bak ne décolérait pas, mais surtout il ne savait que penser. C’était là une destruction pure et simple, non une tentative visant à le supprimer. Mais quel en était le dessein ? Il retournait toutes sortes de possibilités dans sa tête, sans trouver de réponse.

 

Le soleil sombrait vers le désert occidental lorsque les deux officiers manœuvrèrent pour quitter le port. La barque de Houy était plus vétuste que celle de Bak et avait besoin d’une bonne couche de peinture, mais, expliqua l’officier, elle était pratique pour les courts trajets qu’il faisait souvent vers les îles au sud d’Iken.

Assis à la proue, Bak regardait avec approbation Houy hisser la voile pour intercepter la brise capricieuse, qui les poussa vers l’extérieur du port. Dès qu’ils furent au milieu du chenal, il déventa la voile, prit les rames et laissa le courant les porter vers le nord et la grande île. Bak fut étonné en songeant que Houy ne savait pas nager et que, au dire d’Inyotef, l’eau lui inspirait une peur panique. D’après son expérience, peu d’hommes ressentant ce genre d’appréhension devenaient des marins accomplis, quand par extraordinaire ils acceptaient de monter sur un bateau.

— Tu manœuvres avec une adresse consommée. On a peine à croire que tu as peur de l’eau.

— Je vois que tu as bien retenu mon secret le plus mal gardé, répondit Houy avec humour.

— Chacun de nous a un point faible, le tout est de le surmonter. Tu y es remarquablement parvenu.

— Tant que mes pieds sont secs, tout va bien.

Gardant un œil prudent sur une branche touffue de tamaris qui flottait à côté d’eux, Houy avança à coups de rames sûrs et vigoureux à travers le courant.

— J’ai compris dès mon premier voyage en tant que soldat que je devrais maîtriser ma peur ou passer pour une chiffe molle. Comme je ne pouvais me résoudre à apprendre à nager, la meilleure solution qui s’imposait ensuite était de savoir naviguer.

Bak observa un groupe d’écueils sur leur droite, et les eaux bouillonnantes qui s’engouffraient entre une île et des terres basses, lentement englouties par les flots.

— Inyotef m’a raconté qu’avec Amon-Psaro, vous aviez parcouru les rapides sur un navire de guerre. Cela doit être une expérience mémorable.

— Et encore, le mot est faible ! répondit Houy avec un petit rire sans joie. T’a-t-il dit qu’il a failli me noyer, ce jour-là ?

Saisi, Bak tourna brusquement la tête vers lui.

— Volontairement ?

— Oh, il était animé des meilleures intentions !

À nouveau résonna son petit rire désabusé.

— Alors que nous approchions de Kor, il m’a poussé par-dessus la rambarde, pensant que la nécessité me forcerait à nager. Au lieu de quoi j’ai paniqué et, à moitié suffoqué par l’eau que j’avalais, j’ai coulé comme une pierre. Inyotef est resté figé sur place, trop surpris et consterné pour réagir. C’est Amon-Psaro, alors tout juste un enfant, qui m’a sauvé d’une mort certaine.

Il ajusta le gouvernail et la barque s’orienta vers l’est afin de doubler la grande île, repoussant au passage la branche de tamaris.

— Bourrelé de remords, Inyotef a imploré mon pardon, que je lui ai volontiers accordé. Mais si jamais j’ai ressenti l’envie d’apprendre à nager, je l’ai définitivement perdue ce jour-là.

Bak était ému par le récit de cet incident, et contrarié par le silence d’Inyotef à ce sujet. Il comprenait bien que le pilote en avait honte, mais il n’en éprouvait pas moins de l’agacement. Connaître l’anecdote plus tôt lui aurait épargné bien des pas sur le long chemin vers l’ennemi d’Amon-Psaro. Comment Houy aurait-il songé à tuer le roi kouchite, alors qu’il lui devait la vie ?

Une sensation froide sur son pied le ramena à la réalité. Il baissa les yeux vers l’endroit où il avait posé ses sandales. Une flaque allongée clapotait d’avant en arrière, tout au fond, alimentée par un mince filet d’eau qui filtrait d’une craquelure entre deux planches, plus haut sur la coque. Bak jura entre ses dents, plus que jamais conscient de la peur de son compagnon.

La branche de tamaris restait accrochée à la barque, près de la couture qui fuyait, comme si le feuillage était pris sous la ligne de flottaison. Pourtant, la surface de la coque aurait dû être lisse sur toute la longueur du bateau. Bak demeura impassible et évita tout mouvement précipité pour ne pas affoler Houy. Il enfonça ses doigts dans la flaque et tâta le fond. La branche se libéra, il sentit à la place les éclats pointus du bois brisé et, plus profondément, un orifice arrondi. Un instant, il se demanda ce que c’était, mais la réponse ne tarda pas à venir : ce trou aurait dû contenir la cheville qui maintenait les deux planches ensemble.

Avec un sentiment d’urgence grandissant, il se pencha encore afin d’explorer le bois un peu plus bas. Il découvrit bien vite un second trou, cette fois triangulaire. Son estomac se noua. On avait fait sauter une pièce d’assemblage en forme de papillon à l’opposé de la cheville manquante. À la moindre pression, cette partie de planche s’arracherait des autres, laissant dans la coque une brèche longue comme l’avant-bras.

Bak chercha des yeux un refuge autour d’eux. Ils avaient dépassé la grande île et Houy, penché sur le gouvernail, allait droit vers le courant qui les emporterait jusqu’à l’appontement du fort. Bak doutait qu’ils se maintiennent à flot assez longtemps pour couvrir une telle distance.

À leur droite s’ouvrait le chenal qui formait l’arrière de la seconde île. Son cours était divisé par deux affleurements rocheux, bas et escarpés, où ne subsistaient que quelques maigres buissons. Au-delà du plus grand, les eaux resserrées en un goulet se jetaient, bouillonnantes, dans une nouvelle succession de rapides.

— Rabats-toi vers ces îlots, dit Bak d’une voix calme – apaisante, espérait-il.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Nous avons une petite voie d’eau. J’aimerais…

Avec le craquement violent du bois qui rompt, l’étançon qui maintenait le gouvernail s’effondra et celui-ci se tordit dans la main de Houy, brisant la pièce qui le fixait à la poupe. Comme mû par une volonté propre et soudain incontrôlable, le bateau se mit à tournoyer en travers du chenal. Houy regardait fixement le gouvernail inutile, le sang refluant de son visage.

Oubliant sa propre peur, Bak arracha les rames des mains de son compagnon et les plongea dans l’eau pour tenter de redresser l’embarcation avant que la pression ne disloque les planches. Trop tard ! Avec un grondement qui lui donna le frisson, la planche disjointe sauta et l’eau déferla à l’intérieur du bateau. Bak tendit les rames à Houy, pensant qu’elles pourraient l’aider à flotter.

— Non ! hurla l’officier en battant des bras.

La barque se déroba sous leurs jambes et ils tombèrent dans le fleuve. Bak aperçut Houy, bouche bée, les yeux agrandis par l’effroi, en train de couler à pic. Il sentit le courant s’emparer de lui et l’entraîner violemment, tandis qu’une de ses rames restait bloquée dans les branchages. Un instant plus tard, sa tête fut submergée.

La main droite d'Amon
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